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mardi 12 octobre 2010

L'interview d'Yves Viollier de Bernard Clavel

Toujours issu du Site "La Vie". Yves Viollier avait interviewé son ami en 1991... Souvenirs....

Interview du 11/07/91
Bernard Clavel : une plume à tous vents

Yves Viollier - publié le 11/10/2010

Il est incontestablement le chef de file d'une vraie littérature populaire. A soixante-huit ans, Bernard Clavel poursuit tranquillement une oeuvre qui ne comprends pas moins de soixante-dix ouvrages. De livre en livre, cet éternel errant nous a promenés de son Jura natal à Lyon et jusqu'au Grand Nord québécois, où il avait pour un temps posé son sac. Le voilà de retour dans le pays de son enfance avec son dernier roman, « Meurtre sur le Grandvaux », récemment paru aux éditions Albin Michel.




Pour rendre hommage à Bernard Clavel, mort à l'âge de 87 ans le 5 octobre dernier, La Vie a plongé dans ses archives pour ressortir cette interview réalisée par Yves Viollier, parue dans notre magazine le 11 juillet 1991...

Il semble le calme fait homme et pourtant....il n'arrête pas de voyager et de faire ses bagages. Il vient à nouveau de déménager, après avoir habité au Québec, en Suisse, puis en Irlande, le revoici en France. Je n'arrête pas de bouger , dit-il, J'avais commencé d'écrire « Meurtre sur le Grandvaux » en Irlande, je l'ai terminé en Provence. C'est que je n'écris pas facilement...Je digère lentement les choses. J'ai besoin de recul. Meutre sur le Grandvaux, c'est une sorte de tragédie antique. L'histoire d'un père, Ambroise, qui tue sa fille et l'amant de sa fille et qui mourra à son tour tragiquement. Il est grandvallier, c'est-à-dire roulier au long cours et transporte sur un chariot des marchandises dans tout le Jura.

« Il y a longtemps que je voulais écrire le roman de la lutte des rouliers contre l'installation du chemin de fer, dit Bernard Clavel. Avant même de publier Le seigneur du fleuve ».

Parlons justement du fleuve. Le Rhône a beaucoup compté dans votre vie.

Oui, c'est au Rhône que je dois d'avoir écrit. J'habitais Vernaison, au sud de Lyon. J'ai commencé à le peindre. Il m'est entré dans la peau. La peinture ne m'a pas semblé suffisante pour l'exprimer dans son prolongement. J'ai donc situé mon tout premier roman sur le Rhône. Ce livre était mauvais, il n'a pas été publié. Hervé Bazin, qui m'avait lu, est venu me voir et m'a dit : « Je crois que vous avez ce fleuve en vous. Mais c'est un trop gros morceau pour un débutant ». Dans L'ouvrier de la nuit, mon premier roman publié, j'ai fait une petite place au Rhône, puis une plus grande dans Pirates du Rhône. Et Bazin m'a dit encore : « Tu ne t'es pas vraiment coltiné avec lui ! Longtemps après , j'ai publié Le Seigneur du fleuve . Et un jour que nous avions une réunion « Chez Drouant », là où se retrouve le jury du Goncourt, Bazin m'a pris à part : « Souviens-toi de ce que je t'avais dit. Maintenant tu l'as. Tu viens de faire un grand livre. Tu fais honneur à la compagnie ! ».

Vous êtes un homme de l'eau ?

Je m'aperçois que, partout où je me suis installé, un cours d'eau imprimait sa marque au paysage, le Doubs à Dôle, le Rhône à Lyon, le Saint-Laurent à Montréal, l'Harricana plus au nord....

Et la mer ?

Je ne la connais pas suffisamment. Je l'ai découverte avec Mac Orlan. Il vivait complètement isolé sur ses vieux jours. Quand j'arrivais, il me demandait : « Sais-tu pourquoi les solitaires ont le nez épaté ? Parce qu'ils se le sont trop écrasé contre la vitre pour voir s'il vient quelqu'un ! » C'était un fabuleux conteur, il me racontait les ports et les marins de Bretagne. Pendant plusieurs années, je lui a proposé de l'y emmener. Mais il refusait de partir à cause de son perroquet, puis de son chat. Nous n'y sommes jamais allés ensemble. Mais j'ai découvert la mer à travers lui.

Vous êtes aussi un homme de la terre ?

Je n'aime que les terres qu'habitées. A Lyon, j'ai vécu des années à la fois les plus heureuses et les plus malheureuses de ma vie. J'étais à Vernaison. Je faisais partie de la société de sauvetage. On intervenait pour les inondations. J'ai connu les mariniers. Avec eux, j'ai descendu le Rhône. Ce fleuve, c'était la puissance. Je n'irais plus maintenant en habiter les bords, parce que ce n'est plus le Rhône. On l'a canalisé. Je ne crois pas que ça serve à grand-chose.

Avec Lyon, maintenant, le cordon est coupé ?

Pas du tout. Quand nous descendons de Paris, Josette (sa femme) et moi, nous nous arrêtons voir nos amis. Nos médecins sont à Lyon, et même le dentiste. La ville massacrée me fait un peu mal. Ce tunnel sous Fourvière est une aberration. La ville est tellement envahie par les autos, on ne peut plus y marcher. On a supprimé le magnifique pont de la Guillotière, et on est maintenant en train d'esquinter l'Opéra.

Lyon est donc votre ville ?

Ma ville, c'est tout de même Lons. Pourtant, Dieu sait que c'est là que j'en ai le plus bavé ! Mais aujourd'hui, pour moi aller à Lons... c'est faire une visite à des tombes, celles de mes parents et de ma tante. « Quand on a plus de copains au cimetière qu'en ville, ça devient inquiétant ». disait Dorgelès. C'est à Lons que j'ai passé mes années les plus enrichissantes, je les ai racontées dans La maison des autres. J'y ai fait l'expérience de la saloperie humaine et de la solidarité ouvrière.

Soixante-dix livres derrière vous, Bernard Clavel ! Vous voilà reconnu, vous n'êtes pas dans le besoin. Qu'est-ce qui vous pousse toujours à écrire ?

La peur de l'ennui. Si je n'écris pas je m'ennuie. J'ennuie ma femme. Ce que j'ai fait, ce n'est rien du tout. Regardez Simenon... J'écris parce que c'est ma nature. Les personnages sont là, ils attendent. Et parfois finissent par se lasser d'attendre. Le livre qu'on n'écrit pas quand il doit s'écrire, on ne l'écrira jamais. J'ai la chance de pratiquer un métier formidable. Vous en connaissez d'autres qui peuvent se permettre de devenir marinier en 1840 ? Ou qui ont la faculté de se transporter au XVIIème siècle dans l'univers de La saison des loups ? c'est le privilège de l'écriture.

Il y a des choses que vous regrettez ?

Bien sûr, comme tout le monde. Mon premier regret, c'est que mes parents soient morts avant que j'aie encore rien fait. Ils sont sûrement partis tous deux en se disant que j'allais crever de faim, que je m'obstinais dans une impasse. Chaque mot est donc encore une victoire pour moi. De toute façon il n'y a pas un de mes personnages que mes parents n'auraient pu connaître. Je ne serais pas capable de mettre en scène un milliardaire.

Vos romans s'achèvent généralement mal. Quel est votre motif d'espoir ?

La chaleur humaine. En même temps, je me dis que ce n'est l'homme qui peut sauver l'homme. On voit très bien que le monde fait tout pour mourir. On n'est pas sortis d'une guerre que tout de suite on se dépêche d'en préparer une autre. « Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis.... », écrivait Gide. Malheureusement, les insoumis ne sont pas en assez grand nombre.

Et Dieu ?

Dieu me déçoit en laisse faire tout ça. De plus en plus de gens meurent de faim, et une minorité gaspille de plus en plus de pognon. En vendant des armes, on gagne de plus en plus de fric. Ce constat, n'importe qui peut le faire, croyant ou athée. Dieu ? j'ai vu mourir de la même maladie Casamayor, l'athée, et Cesbron, le croyant. Ils sont partis tous deux aussi lentement et dans la même sérénité, souriants, étonnés, avec la même force, en restant dignes.

L'HOMMAGE A BERNARD CLAVEL D'YVES VIOLLIER

Issu du site "La Vie" dont je mettrai le lien à la fin de ce post.....Hommage que vous trouverez format papier demain ou vendredi au plus tard dans vos kiosques... Je le copie colle afin de le conserver en archives....

Hommage

Bernard Clavel, l’homme qui allait "racines en l’air"
Yves Viollier - publié le 11/10/2010



Un accident vasculaire cérébral l'avait rendu silencieux depuis des années mais les lecteurs de La Vie n'auront pas oublié l'un des écrivains les plus populaires de la fin du siècle dernier : Bernard Clavel est mort le 5 octobre, à l'âge de 87 ans. Il était né dans le Jura, avait grandi dans une famille très modeste, avant de se tourner vers le journalisme puis le roman. Notre collaborateur Yves Viollier, qui fut son ami, lui rend hommage.




« Depuis sept ans, nous étions déjà un peu orphelins de Bernard Clavel. Un accident vasculaire cérébral nous l’avait en partie enlevé. Nous ne croisions plus la massive silhouette du géant boxeur, qu’il fut dans sa jeunesse. Sa voix de râleur généreux contre les bêtises du monde nous manquait. Ses livres surtout. Ses deux derniers romans publiés en 2002 et 2003 ont été « La table du roi » et « Les grands malheurs ». Leurs titres sonnent comme un testament.

Son premier roman en 1956 s’intitulait L’ouvrier de la nuit. Et pendant un demi-siècle, il nous a donné une centaine d’œuvres, des romans surtout, des contes et nouvelles, quelques essais, qui tous plongeaient leurs racines dans une enfance et une jeunesse du côté du Jura, entre Dôle et Lons-le-Saulnier, entre Doubs, Saône et Rhône. Il a quitté le pays de ses origines pour vagabonder partout en France, et en Irlande, en Suisse, au Québec. Mais, à chaque nouveau déménagement, c’était pour constater, citant Francis Carco qu’il aimait, "qu’aussi vite que l’on aille, le pays de nos rêves demeure inaccessible".

Chacun de ses livres – qu’on se rappelle les beaux titres de ses séries Les Colonnes du Ciel ,La grande Patience, s’efforçait de donner à toucher le courage et la peine, la colère et l’amour, la souffrance et la joie, dans le cœur des hommes et des femmes auprès de qui il avait grandi. C’est ainsi que dans Les fruits de l’hiver qui lui valut le Prix Goncourt en 1968, il ressuscite à sa manière ses parents trop vite disparus et cherche à les comprendre. "Mon père aimait sa terre et je ne m’en suis jamais avisé de son vivant."

Il n’est pas étonnant qu’à s’intéresser ainsi à ce qui se passe dans la chair et les âmes des plus humbles il soit devenu l’un des écrivains les plus populaires de la seconde moitié du XXème siècle. Il donnait une voix et une force à ceux qu’on n’entend pas, qui s’identifiaient à ses personnages. Il affinait avec une opiniâtreté d’artisan son outil d’artiste pour les faire entendre. Il était autodidacte. A 14 ans, il avait quitté l’école pour un apprentissage de pâtissier qu’il a merveilleusement raconté dans "La maison des autres". Il détestait les salons parisiens. Il a démissionné du jury Goncourt où il avait été fier de succéder à Jean Giono. Il a été toute sa vie un ardent militant de la paix et des droits de l’homme. Sa Lettre à un képi blanc prenait fermement le parti du pacifisme et du désarmement.

On pouvait craindre qu’après sept ans d’absence la voix de Bernard Clavel ait perdu de sa vigueur. L’écho que tous les médias ont donné à l’annonce de son décès, le 5 octobre, est réconfortant. On peut espérer que, dans les semaines qui viennent, ses grandes œuvres vont retrouver les premières places sur les tables des libraires. Chef de file d’une littérature qu’on peut qualifier de "terroir" au noble sens du terme, il aura été constamment un enraciné déraciné. Il aura repris à sa manière ces deux beaux vers du poète québecois Gilles Vigneault qui était son ami :

« Je suis comme un arbre en voyage
Je m’en vais racines en l’air »